Sortir du cadre

Delphine Nougaret n’encadre pas des images, elle interprète des univers, travaille des matériaux, imagine une vie quotidienne derrière l’œuvre. Elle met en perspective ce qui touche à l’intime. Rencontre

Donner un cadre, c’est bien souvent brider l’imagination. Delphine Nougaret, elle, n’aime rient tant que s’en extraire. Ouvrir le champ des possibles pour sublimer une image, un objet. S’imprégner d’un univers. « Ce que j’aime le plus c’est quand mon travail paraît évident, que presque on ne le voit pas. Que cela fasse un tout. » Oublier l’ouvrage pour garder l’émotion.
Quand elle reçoit dans son lumineux atelier du quartier des Beaux-Arts, à Montpellier, Delphine écoute, questionne le regard du propriétaire sur l’œuvre qu’il veut habiller. « Une œuvre d’art, une photo, cela relève du rapport à l’intime. A moi d’essayer de leur faire dire pourquoi ils aiment quelque chose, parfois en allant au plus profond d’eux-mêmes, et ainsi de pouvoir le mettre en valeur avec mon encadrement. Ou parfois les réconcilier avec des images qu’ils n’ont pas choisies, qui viennent d’un héritage familial, arriver à « cacher » un détail, un élément qui les gêne. »
Ce temps d’échange et de conseil est comme une recherche de l’âme de l’objet. Tout comme de celle de son propriétaire. Cela peut parfois ressembler à une parade où l’on s’observe et l’on se jauge. Les stratégies sont multiples. Des fois cela commence par un petit objet qu’on lui demande d’encadrer pour voir comment elle travaille. Puis quand les personnes ont vu, ils prennent confiance et lui disent de se lâcher. « Face à une commande je tâtonne. Il y a des gens en demande, d’autres pas. Il faut chercher, prendre le temps. Mais dans tous les cas ce sont eux qui prennent la décision, je n’impose jamais rien. »

La main ne peut pas fonctionner sans la pensée »

Encadrer c’est raconter une histoire. Et toute image, tout objet en a une. « Parfois des personnes viennent faire encadrer quelque chose qui n’est là que pour prendre place au-dessus du canapé. Comme des rideaux ou une table. Même si c’est juste un objet de déco il y a forcément quelque chose à en tirer. » Delphine Nougaret ne peut travailler sans s’investir. Sans réfléchir. « On oppose métiers manuels et intellectuels c’est une erreur : la main ne fonctionne pas s’il n’y a pas la pensée. Il faut s’ouvrir, regarder ce qui se fait, réinterpréter. »
Ainsi, quand on lui demande d’encadrer une estampe, elle regarde ce qui se fait au Japon, où l’on utilise des bandes de tissu de taille différentes. Elle choisira de jouer sur des marges plus grandes en haut et en bas. « C’est une évocation. Ne pas copier, mais montrer qu’on est conscient que c’est une estampe. » Evoquer sans être dans la parodie.
Créer, inventer, sentir, investir mais rester à sa place, toute la force de son travail est dans cette subtile nuance. « L’artiste crée pour lui car c’est une pulsion, ça sort de lui, il cherche à exprimer quelque chose. L’artisan est plus altruiste, a toujours une pensée pour l’autre, la personne qui va utiliser l’objet, qui en est le propriétaire. Le bon artisan c’est celui qui est capable de faire de belles choses mais dans l’idée que quelqu’un va s’approprier ce travail. »

« L’encadrement ne doit jamais prendre le dessus »

Ces belles choses, c’est en prenant à pleines mains les matériaux et les matières que Delphine Nougaret les crée. Elle transforme des morceaux de bois, leur donne de la vie et de l’épaisseur, les teinte, les cire, les assemble, les détourne. Une planche de bois flotté devient chevalet. Un vieux plancher chiné, déstructuré, sublime une gravure. Du papier travaillé façon vieux cuir fait cadre ou souligne les angles d’une boîte prête à accueillir un objet précieux à la mémoire. Une mosaïque prend de faux airs d’icône. « Mais l’encadrement ne doit jamais prendre le dessus, c’est l’œuvre qui doit être mise en valeur. On ne doit pas la prolonger. »
L’encadreuse est aussi sensible aux questions de la conservation. Elle garantit ses cadres 30/40 ans. Et pour ne pas abîmer les œuvres elle utilise des matériaux sans acide, avec des réserves alcalines pour ne pas qu’ils se détériorent. Et elle met un point d’honneur à ce que son travail puisse être démonté et une œuvre détachée de son support sans l’abîmer grâce à l’utilisation de colles réversibles sans acide.
Ainsi seulement elle peut être satisfaite de son intervention. Parce que soudain on voit comment une œuvre d’art se transforme avec l’encadrement, on voit sa beauté. « Faire un cadre tout le monde peut le faire. Ce qui est important c’est ce qu’on construit autour et sa place dans la société. Moi ça fait dix ans que je fais ce métier et quinze ans que j’y pense. »

Sandra Ferley

Etre en contact avec la matière

Delphine Nougaret pratique depuis toujours la peinture et le dessin, adore la photo (elle a même eu un petit labo), les arts graphiques en général. « Mais il me manquait l’assurance. J’ai la phobie de la page blanche, mais quand j’ai une technique qui m’est imposée, je vais faire plein de choses. » Alors après des études d’art plastique à l’université Paul Valéry, à Montpellier, elle tente les Beaux-Arts à Paris, sans succès.

Pas attirée par l’enseignement, elle cherche une formation qui lui permette d’être directement en contact avec la matière. Ce sera un CAP d’encadrement. « Ça a été une révélation. D’un coup c’était évident. Je suis en rapport avec tout ce que j’aime et je m’appuie sur un savoir-faire concret. Je maîtrise des techniques, j’exprime ma créativité. »

Sitôt diplômée elle crée son premier atelier, avec un autre élève de l’école, à Paris, près du faubourg Saint-Antoine cher aux métiers d’art. Pendant des années elle y aiguise sa technique, développe ses univers, dans un tourbillon de créativité. Avec déjà ce soin du détail, des finitions, des cadres aussi beau devant que derrière, de belles boîtes pour les emballer… qui sont sa marque. Dix années pleines et riches, avant que la grande roue de la vie ne la décide, avec son mari, à revenir vers leur Sud d’origine.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *